L'Art Contemporain et la Mort

Publié le 28 mars 2018 par Spartan de DPSchool dans Histoire de l'art : Par thématiques - Illustration, imaginaire - 2

Pour continuer cette petite série d'articles, je vous propose aujourd'hui d'aller voir ce que donne la mort dans l'art contemporain, tout en restant dans les sociétés occidentales. J'ai choisi de m'intéresser à ce qu'il s'est fait après la Seconde Guerre Mondiale, c'est dans ces années-là que se fait la transition entre art Moderne et Art Contemporain. Grâce aux expérimentations durant la période Moderne, l'art perd une partie de son utilité représentative. Grâce à la photographie et à son développement, les artistes se libèrent de la figuration, ils sortent aussi du cadre du tableau pour mettre l'art ailleurs. L'art peut désormais casser les canons de beauté et va s'essayer à de nouvelles conceptions, plus métaphysiques qu'auparavant, une partie devient "plastique". Certaines des analyses présentées ici sont des interprétations personnelles quand l'auteur ne livre pas de mots dessus. Débutons par une première partie sur la Mort et la Guerre.

 

La Mort, La Guerre

Lors de l'émergence de l'art contemporain, une partie du monde sort tout juste de la Seconde Guerre Mondiale (1939 - 1945), le traumatisme et les conséquences laissent de grandes séquelles dans l'esprit des gens. La Première Guerre n'est pas si éloignée temporellement parlant, vingt ans séparent les deux. J'ai donc choisi d'introduire cette partie avec deux oeuvres d'Otto Dix. Même si elles ne sont pas datées après 1945, elles démontrent toute l'horreur persistante des conflits passés et à venir.

Otto Dix est un des peintres de guerre les plus connus. Envoyé sur le front lors des deux guerres, il a surtout peint les horreurs de la première. Probablement la plus connue de tous, Les Joueurs de Skat (1920)

 

 

Ce tableau présente trois "gueules cassées" jouant à un jeu de cartes populaire en Allemagne. C'est une scène dont il a été témoin, il en a cependant exagéré l'horreur en enlevant des parties des corps, remplaçant les membres par d'autres mécaniques. Il y a trois journaux dans le fond, on peut aussi noter la lampe avec une tête de mort à l'intérieur. Cette image témoigne de l'héritage de cette guerre, plusieurs millions de morts, et des millions de soldats blessés.

La seconde peinture est "Le Soldat Blessé" (1924).

 

 

J'ai choisi celle-ci car elle donne l'impression d'être le point de passage entre la vie et la mort de celui-ci. Apeuré et blessé, le soldat semble tomber dans le mouvement, fuyant les tirs ennemis. Il est touché au bras qui part en lambeaux. Il se tient l'épaule de son autre main. Son visage traduit à lui seul les peurs et les horreurs de guerre. L'homme semble pris sur le vif, en suspens, plus proche de la mort que de la vie.

Après cette période difficile, la population pensait en avoir fini. Malheureusement vingt ans plus tard, une seconde guerre éclate. Coup sur coup, les gens sont touchés de plein fouet par la mort. Ces deux guerres, bien que loin de nous désormais, ont laissé des traces indélébiles pour les générations antérieures pendant des décennies. Pendant la guerre, beaucoup d'artistes ont été considéré comme "dégénérés", étant obligé de fuir leur pays, ou bien enfermés dans les camps en attendant leur mort.

 

Le Triomphe de la mort, Felix Nussbaum, 1944

 

Nous avons ici une oeuvre qui se rapproche d'une Danse Macabre. Félix Naussbaum l'a peint deux mois avant d'être déporté. Se sachant pris au piège et attendant sa dernière heure, il met en image le désespoir qui le consume. Au fond de la scène le décor est apocalyptique, détruit. Le premier plan est jonché de débris qui sont des symboles : la destruction, la justice, les arts, les civils. Au second plan les squelettes jouent de la musique en ronde, comme ceux qui accompagnaient les vivants dans les danses macabres. Ils ont l'air d'annoncer le jugement dernier.

D'autres dénoncent le caractère absurde de ces évènements. Georges Rouault signe un tableau appelé Homo Homini Lupus (L'homme est un loup pour l'homme) (1944 - 1948).

 

 

À la différence d'autres artistes qui souhaitaient montrer les atrocités, Rouault utilise un style plutôt simple. Le pendu occupe une moitié de la carte. L'échafaud fait l'angle droit du tableau, l'homme semble enfermé dans une sorte de carte, comme au tarot, notamment avec le nom de l'oeuvre en bas. Au second plan, on peut s'imaginer un feu et une ville détruite. Une certaine légèreté se dégage de cette image tout en pointant du doigt le côté sombre de l'humain.

Les deux ont marqué plusieurs générations bien après la fin de celles-ci. Dans Maus (1980 - 1991), d'Art Spiegelman, le récit se fait entre deux époques différentes. La première nous fait suivre un reportage d'Art durant les années 70 durant lequel il raconte sa relation compliquée avec son père. L'autre est le récit de son père durant les années 30 et 40 avec sa déportation dans les camps de la mort. Tous les personnages sont représentés par des animaux utilisés dans la propagande. L'oeuvre est complexe, dénonçant et critiquant l'horreur et l'absurdité de la Seconde Guerre Mondiale, mais elle montre la mort crûment comme avait pu en être témoin son père.

 

 

Peu importe les dates de ces oeuvres,  elles sont des témoins du passé qui reflètent une certaine contemporanéité. L'histoire se fait écho, et d'autres personnes meurent dans le monde dans des conflits armés, du terrorisme, dans d'autres parties du monde. Un artiste japonais, Tatsuo Miyajima a voulu matérialiser toutes ces vies prises en une seconde avec son installation Mega-Death :

 

 

Il conçoit son installation sur 3 murs qui viennent envelopper le spectateur. Bleu est perçu dans bon nombre de sociétés comme désignant le ciel. Des compteurs sont installés partout sur les murs. À Un moment aléatoire, tous s'éteignent en même temps pour symboliser le passage de la vie à la mort sans qu'il puisse être prédit.

 

La Mort, Le Religieux

Quelle que soit l'époque, le côté religieux est toujours présent dans une partie de l'art. Outre les commandes d'art religieux qui sont toujours d'actualité, peu importe la foi de l'artiste, les oeuvres les plus souvent mises en avant sont celles qui font polémique, qui interrogent et qui dérangent.

Andres Serrano est un photographe américain, connu pour ses portraits et photos de corps. Toute une partie de son oeuvre est tournée vers le questionnement entre la société, la religion et le sexe. Ces photos sont empreint d'une imagerie baroque et romantique. Sa photo la plus connue est "Piss Christ"

 

 

Il s'agit enfait d'un Crucifix plongé dans de l'urine et du sang puis photographié. D'après l'artiste lui-même, il s'agissait d'utiliser simplement d'utiliser un objet banal pour en tirer un bel objet photographique. Le plonger dans le sang représentait les horreurs par lesquelles le Christ était passé. D'autres personnes se sont montrées choquées face à cette oeuvre, dénonçant ce côté dénigrant de la religion chrétienne. Chacun est libre d'en faire sa propre interprétation, l'artiste n'ayant communiqué que très tardivement sur ce qu'il avait cherché à faire.

Leto ou la Crucifixion, Nikki de Saint Phalle, vers 1965

 

Chez Nikki de Saint Phalle, la Crucifixion est détournée en remplaçant le Christ par une femme aux formes plantureuses. Là où le Christ se voit couvert au niveau des attributs, ici le pubis n'est pas caché, cependant la poitrine est couverte de nombreux objets. Sa morphologie nous renvoie au passé, à la Vénus des autres temps, mais certains détails comme les porte-jarretelles permettent de la situer dans le présent. On a ici une oeuvre à la fois fascinante et répulsive. La Mort du Christ est détournée pour symboliser le sacrifice de la femme dans son rôle de mère mais aussi dans ses attributs de femme.

La Crucifixion est un symbole énormément détourné, encore une exemple ici avec Paul Fryer, et son oeuvre Pieta (1983), dans laquelle le Christ est décroché de sa croix pour être assis sur une chaise électrique. Une invitation à croiser la mort de celui-ci pour le Salut de l'Homme et la peine de mort.

 

Cependant, les créations dans le cadre de l'Art Sacré sont tout aussi importantes. Elles témoignent de changement d'attitude d'une partie du Clergé vis à vis des nouveaux courants artistiques du XXème siècle.

Alfred Menassier, Église protestante Unser Lieben Frauen, 1966-1979

Alfred Menassier réussi à imposer dans vitraux abstraits dans les églises d'Europe. Tout un travail est fait en amont pour coller avec les différentes parties des édifices. Chaque couleurs est choisie soigneusement pour ce qu'elle représente ainsi que pour la lumière qu'elle réfléchit.

Pierre Brugalio, lui, choisit un style minimal, quasi monochromatique, dénué de toute représentation enjolivée, colorée, laissant ainsi la place à l'essentiel.

Vitraux Ateliers Duchemin, Église Saint Martin, Curzay sur Vonne, Pierre Burgalio

Évidemment, l'abstraction, ou encore l'expression artistique prêtée à ces oeuvres ne plaît pas forcément à tout le monde. Certains jugent ces représentations pas assez représentatives, et elles pourraient être récupérées à des fins profanes. Il y a toujours en parallèle des commandes pour des créations plus figuratives, comme les vitraux de Gérard Carouste. Je digresse un peu du sujet initial, mais il semblait nécessaire de préciser que l'Art Religieux et Sacré est toujours présent.

 

La Mort tout simplement

Comment montrer la mort et son caractère inéluctable ? Une formulation existe pour désigner ces oeuvres artistiques, on parle alors de Memento Mori (Souviens-toi que tu vas mourir). Le plus souvent, la mort est représentée par un crâne. Damien Hirst choisi de transformer une réplique d'un crâne humain.

For The Love Of God (2007) est un assemblage entre une réplique du crâne, en platine, d'un homme, seules les dents sont authentiques, et l'incrustation de 8601 diamants, avec un gros diamant en forme de poire au niveau du front. Il s'agit là d'une opposition dans l'assemblage, là où le crane est en lui-même la décomposition, le morbide, l'éphèmère, les diamants sont le précieux, le luxe mais surtout l'éternel.

Le crâne revient souvent chez les artiste, Wharol lui aussi va faire des sérigraphies de crânes intitulée Skulls (1976) pour rappeler que la mort, tout comme la sérigraphie est un sujet qui concerne toute la société de consommation.

 

 

Dans un autre registre artistique, David Bowie met en scène sa propre mort dans un des de ces derniers clip Lazarus (2016), nom du personnage biblique ressuscité par Jésus. Le clip sort le 7 Janvier, et Bowier décède quelques jours plus tard d'une maladie. Malheureusement, l'être humain, lui, ne peut être ressuscité.

 

Des artistes contemporains s'emparent aussi de ce sujet pour la mettre en scène dans l'espace. Avec Pleine Nuit (2016) de Christian Boltanski, Jean Kalman et Franck Krawczyk, l'Opéra Comique de Paris se transforme en une expérience sensorielle et visuelle, laissant place à une déambulation entre les fantômes, les "ombres qui passent", à un questionnement lorsque qu'on l'on rentre à l'intérieur de ce paysage. L'oeuvre n'est plus seulement un tableau, elle est l'expérience, libre à celui qui l'arpente d'en faire son idée. Comme l'a déclaré Christian Boltanski "On la traverse sans comprendre, puis on retourne dans la vie".

Auteur : Spartan de DPSchool

Depuis toujours animé d'une passion et d'une soif de partage intarissable et aujourd'hui concept artist, illustrateur et formateur, Spartan (Gaétan Weltzer) est le fondateur et premier formateur de DigitalPainting.school.
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2 commentaires

  • Ganakel le 30 mars 2018

    au top une nouvelle fois

  • narrationetcafeine.fr le 5 avril 2018

    très intéressant, merci :)

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