La Mort : Représenter et appréhender

Publié le 21 février 2018 par spartan dans Histoire de l'art : Par thématiques - histoire de l'art, imaginaire, peinture - 6

La mort est certainement le sujet commun à tous les êtres humains. Elle questionne, intrigue, fait peur. Qu'est-ce qu'il se trouve après, est-ce vraiment la fin de notre vie ? Les interrogations sont nombreuses et les hommes ont cherché à y répondre, sans jamais savoir si cela était vrai ou faux. Les idées et les représentations sont différentes suivant les continents, les peuples, les époques. C'est pour cela qu'il ne serait pas juste ne de pas faire de différenciations entre les nombreuses parties du monde. Et certaines de ces appréhensions peuvent-être surprenantes. Pour cet article, j'ai donc choisi de me concentrer sur deux parties, la première avec la représentation mortifère dans nos sociétés occidentales, puis une seconde avec une sorte de tour du monde.

La mort a toujours été accompagnée par la religion ou la croyance. Comme il fallait un point de départ pour la partie occidentale, j'ai choisi le Moyen-Âge. Les peuples d'Europe commencent a être fédéré sous l'égide de la chrétienté et une vision commune s'impose petit à petit. Durant le premier Moyen-Âge (V - VIIème), les défunts sont en général accompagnés de leurs bien qui les représentaient dans la société; Des armes si l'on était guerrier, des bijoux pour des personnes de haut-rang, etc. Par la suite avec la christianisation du continent, ces pratiques païennes disparaissent et laissent place à des rites communs. La mort dans le christianisme, aussi injuste soit-elle, est perçue comme un apaisement et une montée vers le ciel et le Divin. Comment montrer la mort d'une personne, mais aussi les hypothèses sur la dépassement de ce moment ? L'art a permis d'extérioriser les peurs des hommes, et de mettre en image leur fascination. Une des séries les plus connues du Moyen-Âge est sans doute la Danse Macabre.

 

Danse Macabre, Église Sainte-Marie-des-Ardoises, Vincent de Kastav, Fresque Murale, 1474

 

La première peinture aurait été réalisée à Paris, en 1424, au Charnier des Saint-Innocents. Il s'agit d'une représentation allégorique de la mort. Des gens vivants se succèdent dans un ordre hiérarchique bien précis, et sont entraînés dans un tombeau par une armée de squelettes. L'idée globale sous ces peintures est que, riches ou pauvres, dépravé ou vertueux, tout le monde est égal devant la mort. On y retrouve un ton cynique et sarcastique, la Faucheuse n'ayant que faire des considérations sociales. Elles seraient inspirés d'un manuscrit, Le dit des trois vifs et des trois morts (XIIIème).

 

Lübecker Totentanz, Bernt-Notke, Fresque murale, vers 1463, Hrastovlje, Slovénie (détruite dans un bombardement en 1942)

 

 

Danse Macabre, XVIIIème, Fresque Murale

 

Danse Macabre, Eglise Saint-Nicolas, Tallin, Estonie

 

Les Danses Macabres sont nombreuses et ont traversé les époques. Elles sont en générales accompagnées de poèmes et de textes liturgiques qui font référence au passage vers l'au-dela. Elles résultent d'une prise de conscience des hommes face à un inconnu inexplicable et sont devenues célèbres face aux terribles épreuves qu'a connu la société de l'époque : La Peste Noire, qui a décimé un tiers du continent européen, et la Guerre de Cent Ans.

Par la suite, l'évolution de la société, la représentation de la mort prend d'autres chemins. La science se développe et débarasse la mort de son côté divin pour le seul but anatomique. Le tableau La Leçon d’anatomie du Docteur Tulp de Rembrant (1632) en est l'une des meilleures représentations :

 

 

Ce que raconte ce tableau s'est réellement passé. En 1632, la corporation des chirurgiens d'Amsterdam autorise une dissection publique. Le corps du défunt est celui d'un condamné à mort. L'oeuvre se concentre sur le milieu de la scène qui est le mort et sur les mains du chirurgien opérant. Le défunt est entièrement dans la lumière, une partie de sa main gauche est en train d'être disséqué. Le professeur Tulp découpe lui-même le cadavre, ce qui n'était pas commun à l'époque. Tous les personnages ne regardent pas le spectateur, il y a une volonté de mettre en scène la dissection. Rembrandt rompt avec la tradition religieuse, le mort est totalement découvert du visage, les participants ne sont pas figés face à nous. Il regarde la mort en face, crue, telle qu'elle est.

Les leçons d'anatomie sont comme les Danses Macabres, on en retrouve aux quatre coins de l'Europe, étalées sur plusieurs siècles.

 

Leçon d'anatomie du docteur Willem Van Der Neer, Willem Van Miereveld, 1617

 

Leçon d'anatomie de Pieter Pauw, Gravure de J. de Gheyn, 1617
André Vésale, par Édouard Hammam, XVIème

 

Outre le côté éminemment scientifique, sans les dissections de défunt, les avancées de la médecine auraient été moindres, elles rappellent aussi à l'ordre tous ceux qui espéreraient vaincre la mort. Nous sommes tous égaux face à la Faucheuse et vous ne pourrez rien emporter avec vous après. C'est une vision très réaliste, et non idéalisée en comparaison au dogme salutaire de l'époque.

D'autres ont, au contraire, choisi de représenter la mort et son iconographie telle qu'elle est donnée dans les religions. On peut noter par exemple les créations qui abordent la "Mise au tombeau", qui est le dernier épisode de la Passion du Christ.

Mise au Tombeau, Abbatiale de Moissac, fin XVème

 

Ou bien encore avec la Pietà, l'imagerie de la Vierge Marie douloureuse qui tient sur ses genoux le Corps du Christ que l'on a descendu de la croix.

 

Pietà, Michel-Ange, Basilique Saint-Pierre de Rome, Sculpture marbre, 1499

 

Pietà, de Jean Fouquet, Nouans Les Fontaines, vers 1460-1465

 

La chrétienté a fait de la mort dans l'art une sublimation de l'âme, ce que l'on ne retrouve pas (ou difficilement) dans l'art des autres religions présentes sur le continent européen.

L'idée de la mort revêt d'autres formes après le Moyen-Âge, elle a toujours été vécue comme une épreuve pour le défunt en lui-même mais on s'intéresse assez peu aux sentiments humains. Au contraire de la pensée rationnelle des Lumières, le XVIIIème voit arriver le Romantisme Allemand. D'abord courant littéraire, il s'étend petit à petit aux autres arts. Une partie de la société de l'époque, aux prises avec de nouvelles pensées, une industrialisation bondissante, des changements interminables de régimes, cherche à rompre avec la frivolité du rococo et à amener une part de questionnement et de doute. Ainsi le Romantisme va être l'expression même du sentiment, qu'ils soient d'ailleurs joyeux ou triste. La mort va être ici violente ou romancée, et traduira les incertitudes des artistes torturées.

 

Le Cauchemar, Johann Heinrich Füssli, huile sur toile, 1781

 

 

Les Vieilles, Goya, Huile sur toile, vers 1808-1812

 

 

Le Massacre de Scio, Eugène Delacroix, huile sur toile, 1824

 

 

Les atrocités de l'homme ont conduit les artistes à représenter la violence et la façon dont elle arrache l'être au monde des vivants, comme on peut le voir dans l'expression romantique. D'autres tableaux, moins figuratifs, ont eux aussi voulu dénoncer la guerre. Comme Picasso qui peint en 1937, Guernica :

 

 

Guernica est une dénonciation engagée de bombardements qui ont eu lieu sur la ville le 26 Avril 1937. La guerre d'Espagne faisait rage , et les nationalistes espagnols ordonnèrent la destruction de la ville, qui fut exécutée par les les troupes allemandes et italiennes. Touché par cet événement, Picasso décide de créer cette fresque monumentale de 3,49m par 7,76m. Dans cette oeuvre, on peut noter d'abord une absence de couleurs, tout a été exécuté en camaïeu de gris. La figure centrale est le cheval, qui semble crier de douleur ou de désespoir, transpercé par une lance dans son dos. Tous les personnages de la scène semblent horrifiés de ce qu'il se passe à l'exception du taureau, impassible. Sur la droite, trois personnes semblent essayer de s'enfuir d'un immeuble ou d'une bâtisse en proie aux flammes. Du côté gauche, une femme en pleurs tient son bébé défunt. Au sol s'étend un soldat qui semble désarticulé, et dont l'épée est cassée. Il y a en revanche une trace d'espoir, une fleur sort d'une main du soldat blessé. Ce tableau est un symbole universel, l'humanité doit cesser de répandre la souffrance sur cette terre. Ici la mort est montrée crue, mais avec une certaine distanciation grâce au cubisme.

Dans l'Europe Occidentale, la mort est toujours perçue comme une fatalité inévitable. Les peurs et la fascination sont présentes dans l'iconographie mortuaire même si leur représentation n'ont pas toutes le même sens. L'art reflète l'état d'esprit de la société dans lequel on vit. Les peuples sont marqués par les guerres incessantes et les atrocités, et la mort sera aussi bien représentée comme un apaisement, qu'une étape violente à passer pour accéder au repos éternel.

Auteur : Spartan de DPSchool

Depuis toujours animé d'une passion et d'une soif de partage intarissable et aujourd'hui concept artist, illustrateur et formateur, Spartan (Gaétan Weltzer) est le fondateur et premier formateur de DigitalPainting.school.
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