Le Classicisme

Publié le 21 juin 2018 par R D Mello dans Histoire de l'art : Chronologiquement - 3

Le terme de "classicisme" est lié à celui de "classique". C'est l'une de ses définitions comme courant artistique du XVIIe siècle qui amène le concept de classicisme dans l'Art. En raison de la pluralité de ces définitions de classique, le classicisme concerne plusieurs domaines, aussi bien artistique que littéraire. A l'aide du dictionnaire Larousse1 et en se fiant ici au seul domaine pictural, nous pouvons définir le classicisme comme un ensemble de tendances et de théories qui se manifestent en France au XVIIe siècle. Cette tendance se caractérise par le sens des proportions, le goût des compositions équilibrées et la recherche de forme harmonieuse.

Cependant, avant de poursuivre avec l'histoire du Classicisme, il est important de préciser que d'un point de vue historiographique, le nom de ce courant a été donné au XIXe siècle par Stendhal pour désigner les œuvres qui prennent pour modèle l'art antique par opposition aux œuvres romantiques de son temps. Pour saisir l'importance du modèle de l'antiquité il suffit de regarder les sculptures et l'architecture au XVIIe siècle qui ne vont pas seulement reprendre, mais copier-coller l'Antiquité.

Histoire

Ainsi, outre l'aspect culturel et littéraire, le classicisme est un mouvement artistique et esthétique qui se développe en France comme dans le reste de l'Europe du XVIIe à l'aube du XVIIIe siècle. Mais le classicisme en un sens, est héritier de la Renaissance dans les références qu'elle puise ; c'est en effet essentiellement la mythologie et l'architecture gréco-romaine qui vont inspirer le classicisme. A cela s'ajoute la recherche d'un idéal dont le maître mot est la raison. En conséquence, peintres et penseurs vont chercher à développer l'esthétique parfaite qui repose sur des principes et des règles.

C'est sous le règne du Roi de France, Louis XIV, que l'on va permettre à ces peintres de se réunir sous la forme d'une Académie : l'Académie Royale de Peinture & de Sculpture dont l'objectif correspond à cette quête de la perfection picturale comme des principes qui la composent. En cela, la peinture classique se veut dans la continuité de la Renaissance. Ainsi, l’œuvre de Raphaël que l'on considère comme emblématique devient la référence. L'Académie tend vers un idéal de perfection et de beauté, à travers des sujets nobles, de préférence inspirés de l'Antiquité ou de la mythologie gréco-latine tels que les figures héroïques, les victoires ou la pureté des femmes.

Nicolas Poussin, la continence de Scipion, musée Pouchkine Moscou, 1640

Il faut toutefois souligner que cette Académie, si elle a vu sa naissance permise par le pouvoir royal, n'est en rien dirigée par celle-ci. L'Académie reste maîtresse d'elle-même et le Roi de France n'en demeure qu'un parrain lointain. Ainsi donc, les principes et les règles (considérés souvent comme contraignants après le XIXe siècle) mis en place par l'Académie Royale ne sont pas le fruit d'un absolutisme royal mais l'unique résultat des réflexions et de règles choisies unanimement par les peintres eux-mêmes !

Les peintres sont effectivement les seuls responsables de cette Académie ; ils se sont nommés mutuellement académiciens selon leurs mérites et leurs talents, et ce sont ces mêmes académiciens autonomes qui ont posé des règles à suivre avec des conférences, des discours et/ou des traités comme celui de Rogers de Piles.

Cette académie, dans sa volonté d'étendre les arts, fait inaugurer le Salon à partir de 17372, une exposition d'art contemporain dans laquelle les académiciens et leurs élèves peuvent exposer leurs dernières œuvres, bien que le style classique disparaisse au profit d'autres courants avant de réémerger dans le néoclacissisme après la Révolution Française.

Cependant la plupart de ces principes seront a posteriori considérés comme très contraignants ou trop élitistes au XIXe siècle3. La plupart de ces principes stricts amèneront la critique moderne à assimiler, de façon souvent réductrice, classicisme et respect des règles, ces mêmes règles qui devaient pourtant permettre la production d'œuvres de goût inspirées des modèles de l'art antique marqués par l'équilibre, la mesure et la vraisemblance.

 

Réflexion et traités

Le projet académique à l'origine est en soi un projet de distinction : il fallait montrer que la peinture et la sculpture ne sont pas des activités répétitives, mais qu'elles s'élèvent au niveau des arts libéraux, l'esprit et la main étant associés dans l'élaboration des œuvres d'art. Il faut toutefois préciser que la notion d'art au XVIIe se caractérise comme « un amas de préceptes, de règles, d'inventions et d'expériences, qui, étant observés, font réussir aux choses qu'on entreprend » et la volonté de faire progresser l'art en général en découvrant ces règles incarne toute l'ambition du projet académique.

Mais ces règles, recherchées et accumulées4 selon les auteurs, ne doivent pas être comprises comme des normes extérieures imposées à la peinture. Elles constituent un mode d'opération et doivent être élaborées à partir d'une réflexion sur les œuvres reconnues, soumises à la critique expérimentale. De fait il n'existe pas d'argument d'autorité qui trancherait le jugement général, l'objectif est de comprendre les raisons qui ont poussé les grands maîtres à utiliser telle façon de peindre et pas une autre. Le travail de l'Académie, c'est de les découvrir. En cela les conférences de l'Académie ont un rôle fondamental5.

Une assemblée de l'Académie Royale

Rogers de Piles est l'un des académiciens les plus connus car il a rédigé tout un traité sur le sujet. Ainsi dans son Cours de peinture par principes6, il explique dans la préface que « l'essence & la définition de la Peinture, est l'imitation des objets visibles par le moyen de la forme & des couleurs. Il faut donc conclure, que plus la Peinture imite fortement & fidèlement la nature, plus elle nous conduit rapidement & directement vers la fin, qui est de séduire nos yeux... »

Cette définition posée par Roger de Piles est celle que possède la plupart de ses contemporains. Celle-ci dans sa logique, pousse le peintre à énoncer son propos au travers les traités7 suivant : l'Idée de la peinture, Le Vrai dans la Peinture, L'Invention, l'Ecole d’Athènes, La Disposition, etc...

Quelques exemples de la production classique

Néanmoins dans l'histoire de la peinture, le classicisme peut s'entendre de deux manières, d'une part comme synonyme d'une peinture académique, forte de règles et principes comme nous venons de l'étudier rapidement avec l'histoire du mouvement à travers les traités et l'Académie Royale, mais également comme un courant artistique qui s'oppose au mouvement baroque.8 Notre étude se focalise ici sur le courant artistique qui a été le modèle à suivre dans la peinture française au XVIIe siècle et qui va ressurgir à la fin du XVIIIe, non pas sur l'Académie Royale qui mériterait une étude à elle seule.

La peinture classique repose sur l'inspiration du modèle antique avec la recherche de l'équilibre, de la mesure et de la vraisemblance. Si en théorie la peinture classique n'a jamais été contrainte à un seul genre9 de peinture, c'est dans la peinture d'Histoire que le classicisme s'exprime le plus.

Nicolas Poussin, la Manne, musée du Louvre, 1639
 
Charles Lebrun, entrée d'Alexandre le Grand dans Babylone, musée du Louvre, 1664

Toutefois, la peinture d'Histoire ne possède pas l'exclusivité du style classique. Ainsi, même s'il est plus difficile à percevoir ailleurs, on peut le retrouver dans des œuvres traitant du thème du paysage ou du portrait.

Claude Lorrain, Le père de Psychée sacrifiant au temple d'Apollon, 1663
Claude Lorrain, Les noces d'Isaac et de Rebecca, 1648
Philippe de Champaigne, Portrait du cardinal de Richelieu, National Gallery, 1640
(classique)
Hyacinthe Rigaud, Portrait de Louis XIV, musée du Louvre, 1701

Mais pour comprendre parfaitement ce qu'est la peinture classique, il faut peut-être le comparer à son contraire : le baroque. Toutefois la comparaison est parfois difficile pour un œil non expert ; en effet , si la peinture baroque recherche le débordement et le mouvement, le classicisme quant à lui offre une composition claire et ordonnée dans laquelle le message s’énonce de manière évidente et sans détour. Or, dans un portrait ou un paysage la composition naturellement très semblable fait qu'en conséquence il est très difficile de distinguer une œuvre classique d'une œuvre baroque. En revanche cette comparaison est bien plus simple pour les peintures d'Histoire.

Nicolas Poussin, Les Aveugles de Jéricho, 1650, Musée du Louvre, 1650
Pierre Paul Rubens, Le Débarquement de Marie de Médicis au port de Marseille, musée du Louvre, 1622-1625

Poussin, qui était l'un des plus grand artistes classique de son temps, est ici comparé à Rubens, grand peintre baroque : dans ces deux œuvres on peut voir que Rubens préfère l'agitation, la scène semble même déborder, à l'inverse du tableau de Poussin où le cadre renferme l'ensemble de la scène. Les personnages s'accordent avec cette règle: ils tourbillonnent chez Rubens mais restent statiques comme des statues chez le peintre classique qui s'attarde sur le dessin et la pureté des lignes. La peinture classique cherche essentiellement à pousser la réflexion du spectateur, qu'il médite la scène et la leçon de l'histoire. Les émotions sont secondaires, contrairement au baroque qui fait les primer en mettant en avant des couleurs fortes. En conséquence, les différences se trouvent dans la mise en page, le classicisme préfère la construction par des lignes verticales ou horizontales, ce qui donne à l'image un aspect serein et rigoureux.10 Cependant, si toute l'Europe du XVIIe siècle est plongée dans le baroque, la France seule fait exception en ayant choisi de mettre en place un style plus classique.

Ce qu'il faut néanmoins souligner c'est que le Baroque comme le Classicisme sont des noms de courant artistiques qui ont été attribués longtemps après. Ainsi Nicolas Poussin, Rogers de Piles et tous les autres peintres n'avaient pas conscience de peindre dans le style classique. Ce sont les historiens de l'art qui leur ont donné ce qualificatif ; en l’occurrence, les peintres classiques (comme les baroques) se pensaient les héritiers de la peinture de la Renaissance, et même si la peinture classique s'est construite en opposition à la peinture baroque, ce n'est là que la conséquence du goût français différant des autres goûts européens. On pourrait comparer cela à une divergence d'opinion sur un même sujet, les deux parties parlent et traitent du même sujet (la peinture), ont hérité des connaissances du passé mais tendent chacun à le développer dans un sens différent, comme la branche d'un arbre qui se diviserait en deux nouvelles ramures...

En conclusion

Ainsi, le classicisme, en tant qu'égal héritier de la Renaissance comme son "opposé" baroque, s'est construit grâce au goût français, qui, dans sa préférence au canon du modèle impérial romain, a choisi la sobriété de ses compositions, les lignes droites avec des sujets et références nombreuses à l'antiquité gréco-romaine, ce qui lui permet d'être soutenu par la Couronne de France où les arts, tout en étant autonomes, glorifient souvent le pouvoir royal tout en étant protégés et mis en avant par celui-ci. Pour cette raison, le style classique va devenir aujourd'hui le symbole de la Monarchie Absolue. Lorsqu'on parle de peinture classique c'est l'image du Palais de Versailles, de Louis XIV et de l'Académie Royale qui surgissent à l'esprit, image fascinante et inquiétante (note de bas de page).

Ce style classique a toutefois apporté d'excellentes choses à la peinture, c'est elle en effet qui achève d'élever la peinture et la sculpture au rang des Beaux-Arts. Cette élévation, commencée et reconnue sous la Renaissance, au crépuscule du monde médiéval, s'achève avec la reconnaissance du pouvoir royal, incarné dans la fondation de l'Académie Royale, qui, bien loin de se reposer sur ces lauriers, a fondé un centre de réflexion unique sur ce qu'est la peinture, les différences entre la bonne et la mauvaise comme les caractères essentiels que les peintres doivent avoir.

Certes, les conceptions changent et les règles d'hier peuvent paraître aujourd'hui tyranniques et choquantes. Toutefois, si la peinture classique a été tout autant la construction et l'élaboration de règles par des grands maîtres de la peinture, il a également été une manière de traiter des sujets d'histoire souvent en rapport avec la mythologie ou l'histoire romaine. Dans tous les cas, cela nous permet de faire grandir notre conception de l'Art tout en nous offrant peut-être l'occasion d'avoir de nouvelles inspirations et de traiter des sujets oubliés.

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https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/classicisme/16411?q=classicisme#16282 consulté le 14/05/2018

2 Avec l'autorisation du Roi de France Louis XV, l'Académie organise ce Salon d'art dans le Salon Carrée au Louvre. Il faut souligner que contrairement à ce que l'on peut imaginer sous l'Ancien Régime, ce Salon était ouvert à tous les publics, pauvre comme riche, et gratuitement. Ce Salon va survivre à la Révolution française contrairement à l'Académie.

3 C'est d'ailleurs ce qui a poussé certains artistes à créer le Salon des refusés.

4 Il faut noter que le XVIIe siècle comme les siècles qui précède et lui succède  regrette amèrement la disparition des traités antiques sur la peinture. A l'époque nous savions déjà qu'il avait existé plusieurs textes sur le sujet mais aucun n'a pu être retrouvé pour le moment.

5 Le propos de ce paragraphe est tiré de l'excellente synthèse de Christian Michel sur l'histoire de l'Académie :

Christian Michel, L'Académie Royale de Peinture & de Sculpture, Librairie Droz, Genève, 2012

 

6 Cette ouvrage est disponible sur le site de la Bibliothèque Nationale de France BNF : Gallica.fr

7 Comprenez "chapitre".

8  https://fr.wikipedia.org/wiki/Classicisme consulté le 14/05/2018

9 Pour rappel il existe cinq genres dans la peinture, la peinture d'Histoire, de paysage, le portrait, et la nature morte.

10 http://www.histoiredelart.net/courants/le-classicisme-6.html consulté le 14/05 et https://www.grandpalais.fr/fr/article/classicisme-contre-baroque consulté le 08/06/2018

Auteur : R D Mello

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3 commentaires

  • Vince le 21 juin 2018

    Merci pour ce super article, plus sensible au style baroque pour ma part !

  • aylaura le 21 juin 2018

    je comprend mieux ce sens artistique maintenant et perçois mieux le classicisme et le baroque, c'est bien présenté, clair, concis, et remplis d'exemples, il ne me reste plus qu'à attendre le prochain article, Merci beaucoup de partager ces connaissances.

  • Elisabeth H le 26 juillet 2018

    Merci cet article est clair et concis.

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