Les genres dans la peinture : Le Paysage

Publié le 12 juillet 2018 par R D Mello dans Histoire de l'art : Chronologiquement - 12

La peinture de paysage est un genre artistique à part entière avec la peinture d'Histoire, le Portrait, la scène de genre et la Nature morte. Contrairement aux autres genres, il a pour caractéristique de représenter les paysages pour eux-mêmes. Cependant, cette place centrale n'empêche pas la mise en avant d'éléments narratifs discrets, symboliques ou allégoriques qui viennent donner un sens plus profond au paysage. Le terme de paysage dans la peinture désigne largement une réalité extérieure à l'observateur, et la représentation que donnée dans la création artistique.

Cependant, contrairement au monde occidental, la peinture de paysage est pratiquée dans les cultures asiatiques depuis bien plus longtemps ; elle y tient même une place essentielle, que l'on ne trouve pas en Europe avant la fin de la période moderne (1492-1789). Le mot paysage n'apparaît dans la langue française qu'à la fin du XVIe siècle, tandis que le reste de l'Europe possède des dates d'apparition plus ou moins proches. Mais chacun des pays européens voit le concept de paysage se définir de la même manière, comme environnement et comme représentation par l'Homme. Toutefois, comme souvent dans l'Histoire, ce phénomène historique n’apparaît pas ex nihilo ; on considère effectivement que la peinture paysagère est apparue au XVe siècle dans les Flandres, les artistes flamands mettant en scène le paysage au travers des fenêtres qu'ils peignent pour leurs peintures religieuses.

Par ailleurs, si le néologisme de l'époque était étroitement lié à la représentation du pays, le sentiment esthétique qui émerge chez le spectateur devant un paysage naturel n'est pas universellement partagé et n'est pas contemporain encore à l'apparition du mot. Les artistes comme les penseurs ne parleront de peinture de paysage comme genre à part entière qu'à partir du XVIIe siècle, et, là encore, les régions flamandes seront les pionnières.

Dans l'Antiquité

Les œuvres picturales de l’Antiquité qui nous sont restées sont malheureusement très rares. Les différentes sources nous permettent de savoir qu'il existait déjà les genres picturaux, avec notamment le portrait incarné par les œuvres de Zeuxis ou Appelle. Néanmoins pour la question du paysage, dans les rares fresques qui ont été retrouvées, nous pouvons voir que le paysage n'est peint que pour servir de fond, d'arrière plan destiné à mettre en avant la scène du premier plan.

À l'époque impériale romaine, il s'agit plus souvent d'un topos, c'est-à-dire un lieu commun, un schéma général et archétypé et non pas une représentation de paysages réels. Ainsi, le paysage a été utilisé comme décor mural dans des tombeaux, des villas ou des palais. A ce jour (tant que les fouilles archéologiques ne révèlent rien de plus), la seule chose que l'on peut dire de cette tradition ornementale romaine, c'est qu'elle utilisait des motifs paysagers pour illustrer des scènes mythologiques particulières.

Anonyme, fresque de la Villa Livia, musée archéologique de Naples, Pompéi, 30 av-JC
Anonyme, Scène de l’Odyssée au pays des Lestrygons, musée archéologique de Naples, Pompéi entre -60 et -40

Au Moyen-Age

Le Moyen-Âge est une période extrêmement longue que les historiens ont créé de toutes pièces bien après le XVe siècle. Il est difficile généralement de faire une synthèse historique pertinente sur le Moyen-Âge si l'on ne prend pas le temps de séparer la période mérovingienne (481-751) plus proche de l'Antiquité à bien des égards que du Moyen-Âge des chevaliers que nous a offert le règne des premiers Capétiens (987-1328). Cependant, le paysage ne va pas particulièrement évoluer, il est essentiellement compris comme une œuvre divine et sa représentation fait référence à son créateur, Dieu. Toutefois, de la création divine, les artistes médiévaux seront davantage les illustrateurs des animaux et des plantes, plus que des paysages, préférant d'ailleurs les graver dans la pierre des chapiteaux gothiques, plutôt que de les peindre sur les murs des cathédrales ou des palais. De plus, les différents retables1 que l'on installe sur les autels illustrent le Christ et ses saints dans le Ciel directement, lieu surnaturel et invisible des mortels, les artistes de l'époque préfèrent les représenter dans un fond dorée, plutôt que dans un paysage réel. En conséquence, au sens propre et figuré, le paysage n'a pas de place dans l'iconographie médiévale en général.

Cimabue, La Vierge en majesté (Maesta), musée du Louvre, 1270

Ainsi, ce n'est que dans la période pré-renaissante que les italiens introduisent le paysage dans le fond des tableaux. Mais il est vrai que le sujet change également, on représentait auparavant le Christ, Notre-Dame ou ses saints comme objet d'adoration. Désormais, on représente surtout des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, il s'agit par exemple de rendre l'Annonciation plus accessible, plus réaliste, plus proche de la vérité historique et pour cela les artistes placent leurs personnages dans des paysages bibliques, même si ceux-ci sont calqués sur ceux de l'Italie. Chacun des épisodes de la Bible dans une représentation narrative nécessitent l'usage croissant du paysage même si celui-ci reste schématique et au service de la scène représenté.

A la Renaissance

Les scènes religieuses se servent du paysage et celui-ci comme nous avons pu le souligner ne permet pas de parler du Paysage comme un genre. Ce n'est que dans la production renaissance du monde flamand que l'évolution va se mettre en place. C'est avec le système du paysage par la fenêtre, la Veduta, que le paysage change de nature. Il n'est toujours pas le sujet principal des œuvres mais gagne en réalisme et en précision et surtout, il devient un élément autonome du sujet principal. C'est cette autonomie qui lui permet par la suite d'évoluer dans le regard des artistes, en passant du statut d'outil, à celui de thème possible.

Jan van Eyck, la Vierge du Chancelier Rolin, musée du Louvre, 1435

La région flamande va connaître notamment le travail de Patinir, un peintre d'Anvers qui va offrir ses scènes dans une vue paysagère panoramique inédite pour l'époque. L'environnement gagne alors en préciosité, cela d'autant plus que tous les détails sont représentés avec la même netteté, quel que soit leur éloignement. C'est l'étape précédent celle qui va créer le genre du paysage dans le monde occidental. On retrouve cette façon de faire chez ses contemporains.

Patinir, Histoire de Saint-Jérôme, musée du Prado, 1515-1519
Pieter Brueghel l'ancien, paysage avec la fuite en Égypte, Institut Courtauld Londres, 1563

A l'époque Moderne

Les caractères des peintures de paysage

Plusieurs événements favorisent le développement du paysage comme genre, au XVIIe siècle après l'apparition du terme de paysage dans les langues. En l’occurrence, l'apparition du protestantisme pousse les artistes des régions concernées à rejeter l'iconographie religieuse traditionnelle, en conséquence les commandes bourgeoises vont évoluer et favoriser l'essor de nouveau sujet, ce qui, dans la région flamande qui avait vu le statut du paysage changer, lui permet d'accéder au rang de genre à part entière. Il est représenté alors pour lui-même, indépendamment de toute référence mythologique ou religieuse. Par ailleurs, il faut souligner cette particularité de la région à l'époque, et qui est une donnée importante en histoire, à savoir la création récente des Provinces-Unies. Les pays-Bas se sont constitués récemment et comme toute nation à la naissance récente, les habitants et les artistes travaillent à lui donner une identité qui se distingue des autres (les États-Unis vont également connaître ce phénomène) et le paysage est alors d'autant plus recherché que les artistes hollandais vont pouvoir se donner à cœur joie de dessiner le paysage de leur nouveau pays.

Vermeer, Vue de Delft, Mauristhuis, 1659-1660
Salomon van Ruisdael, Deventer vu du Nord-Ouest, National Gallery Londres, 1657

Cependant, croire que le paysage serait ainsi l'unique apanage des maîtres flamands est une grossière erreur. En effet, les idées circulant, les autres nations européennes reprennent à leur compte ce nouveau genre et l'adaptent selon leurs besoins. C'est ainsi qu'en France le Paysage gagne le statut de genre, même s'il n'occupe qu'une place mineure derrière la peinture d'Histoire, et le Portrait. Le paysage sera généralement utilisé pour les besoins de la peinture d'Histoire mais garde une importance considérable dans le développement picturale que lui donne les artistes. C'est ainsi que Rogers de Piles distingue deux types de paysages en 1667 dans son Cours de peinture par principes, à savoir le paysage héroïque et le paysage pastoral.

Le paysage héroïque est « une composition d'objets qui dans leur genre tirent de l'art et de la nature tout ce que l'un et l'autre peuvent produire de grand et d'extraordinaire. » Il n'est pas rare d'y trouver une nature idéalisée avec une histoire cachée dans des ruines et des paysages inventés en atelier, ou composés de différents souvenirs que les artistes sont venus puiser dans leur voyage à Rome et ses alentours. Le paysage pastoral, au contraire, est « la représentation des pays qui paraissent moins cultivés, abandonnés à la bizarrerie de la seule nature. » En conclusion, c'est l'aspect du paysage, ordinaire ou extraordinaire, en plus du sujet peint en parallèle du paysage qui détermine l'essence héroïque ou pastorale du paysage. L'essence pastorale du paysage sera plus appréciée au XVIIIe siècle où l'on considère que la vision est plus humaine, plus harmonieuse et reposante. Mais cette recherche pastorale n'épargne pas le désir de rêverie et donc de fantastique qui vont donner au paysage un aspect pas plus réaliste que dans la peinture héroïque.

François Boucher, Berger gardant ses moutons, musée de Caen, XVIIIe siècle

De fait, le paysage obtient alors trois représentations, une idéale qui se compose en atelier grâce à des connaissances générales, la seconde qui recoupe à la fois des compositions imaginaires et des portions de paysages réels et enfin la dernière qui offre une vue imitant parfaitement ce que les hommes peuvent voir. Watelet va d'ailleurs expliquer qu'une vue fidèle offre un attrait similaire à un portrait ressemblant pour les personnes qui connaissent le site. La recherche d'une vue fidèle va intéresser la seconde moitié du XVIIIe siècle, où le paysage devient un enjeu majeur pour une expérience directe prise sur le motif, dans un souci d'exactitude qui relève de la même démarche que celle des Encyclopédistes. Cette pratique pré-photographique, qui se retrouve dans l'Europe entière, a été soulignée chez des historiens de la photographie.2

Claude-Joseph Vernet, vue de l'entrée du port de Marseille, musée du Louvre, 1754
Claude-Joseph Vernet, Marine au soleil couchant, musée du Louvre, 1774

De ce fait, Venise a dans ses artistes et dans ses œuvres une méthode de travail très tournée vers l'exactitude de par le travail à l'extérieur et la prise de multiples croquis préparatoires. Le tableau est bien entendu encore réalisé en atelier et le paysage urbain reste magnifié. Ces peintures de paysage urbain sont d'ailleurs si nombreuses et si particulières qu'elles sont rangées dans la catégorie des vedute, des vues en italien. Celles-ci sont caractérisées par la représentation de perspectives tirées des paysages urbains. Elles étaient très prisées des aristocrates et bourgeois qui pouvaient ainsi se procurer un souvenir des endroits visités.

L'Âge d'Or du paysage : le XIXe siècle

La production de paysage croît de façon exponentielle au XIXe siècle, allant jusqu'à rivaliser avec les portraits que le XVIIIe avait produit en masse. Avec le Romantisme, le paysage acquiert ce dynamisme et demeure l'occasion privilégiée pour interroger l'homme face à la création. Le paysage romantique, comme l'explique cet article 3 se situe ici à l'opposé du paysage classique. A la raison classique, il oppose la passion. A l'équilibre de la composition, il substitue l'exubérance. Il ne s'agit plus de représenter la nature de façon objective, en l'idéalisant, mais d'exprimer ses émotions, ses troubles. La subjectivité revendiquée est la caractéristique fondamentale du romantisme. Ainsi le genre du paysage devient une source de dialogue entre l'individu et le monde, une réflexion sur l'espace avec le regard de l'homme dans son milieu naturel, comme une réflexion sur le temps. En effet, les peintures vont chercher à capter l'instant particulier, illustré par la fugacité d'un phénomène météorologique singulier. Une démarche voisine et découlant du souci d'exactitude du XVIIIe amènent les artistes à servir la documentation du paysage national avec des œuvres topographiques. Ainsi par exemple, Théodore Caruelle d'Aligny va séduire par son œuvre Louis-Philippe et sera mandaté par la Monarchie de Juillet pour une mission en Grèce, qui a pour but de réaliser une douzaine des plus belles vues des sites antiques.4

Par ailleurs, l'intérêt pour le paysage au XIXe siècle est également la conséquence de l'industrialisation, l'artiste (que les moyens techniques ont pu aider) décide alors de migrer vers les périphéries urbaines et de planter son chevalet bien loin des usines à charbon. Caruelle d'Aligny sera l'un des premiers à rejoindre les forêts et cette migration des artistes sera à l'origine de la création de l'école de Barbizon.5 C'est cette école qui va ériger le paysage comme genre majeur de la peinture, plusieurs peintres vont ainsi chercher à représenter des paysages purs, libérés de l'Histoire. Ils offrent ainsi à leurs clientèle et spectateurs l'image d'une nature préservée et sereine..

Théodore Rousseau, les chênes d'Apremont, musée du Louvre, 1850-1852

Un Âge d'Or, un Genre, mais plusieurs styles, plusieurs inspirations.

Orientalisme

Pour en savoir plus sur l'orientalisme, je vous renvoie sur l'article sur l'orientalisme.

Prosper Marilhat, ruine de la mosquée du calife Hakem au Caire, musée du Louvre, 1840

Exotisme

Le Nouveau Monde a également eu ses peintres au XIXe siècle, et ceux-ci n'ont pas hésité, comme les peintres hollandais autrefois, à peindre les paysages de leur nouvelle Nation américaine. Dès les années 1830 se forme l'Hudson River School, celle-ci va dresser les images de la nature encore inviolée et des espaces cultivés sur de très grands formats. Au fur et à mesure, le format des peintures va rechercher les grands espaces. Les sites sont soigneusement choisis pour leurs aspect hors normes.

Albert Bierstadt, Among the Sierra Nevada, smithsonian american art museum, 1868
Albert Bierstadt, Niagara Falls, San Francisco Young museum, 1869
Thomas Cole, Le méandre vue depuis le mont Holyoke Northampton Massachusetts après un orage, Metropolitan Museum of Art, 1836

Impressionnisme

C'est la saisie de l'impression instantanée et des conditions atmosphériques qui deviennent le sujet principal des œuvres ; l'émotion des romantiques disparaît au profit de l'instant. La peinture se fait alors rapide, les gestes du peintre sont visibles sur la toile et la touche épaisse donne un caractère inachevé qui scandalise les premiers spectateurs. Mais si les premiers publics ont pu rejeter ces œuvres en raison de leur aspect brouillon, certains érudits saluent le cadrage novateur et le travail effectué sur les couleurs.

Avec le développement contemporain de la photographie, l'objectif de réalisme qui incombait nécessairement au peintre n'est plus. Les Académies de peintures n'étant plus, il est donc à leur charge de réfléchir sur leur propre peinture et de surmonter l'effacement de cette nécessité qu'était le réalisme. C'est pour cette raison que si le réalisme se préserve parfois dans certaines œuvres, les peintres ne se sentent plus obligés de copier ce que leurs yeux captent de la nature. En conséquence, ces peintres vont chercher la fugacité de l'instant. C'est le temps que dessinent ces peintres et qu'ils illustrent alors surtout avec la lumière. L'usage du flou devient systématique, le dessin en lui-même devient secondaire. Proust affirmera d'eux qu'ils avait l'aptitude de peindre «l'essence de l'impression qu'une chose produit, essence qui reste impénétrable pour nous tant que le génie ne nous l'a pas dévoilée.». Leurs arts ne se trouvent pas dans le réalisme d'une vision crue de la nature, mais dans le regard porté sur la fugacité d'un objet éclairé, un reflet lumineux sur l'eau ou de vagues formes de nénuphars dans la verdeur des eaux.

Camille Pissarro, pruniers en fleurs, musée d'Orsay, 1877

Il faut également à noter que, contrairement à leurs prédécesseurs, le travail des peintres impressionnistes ne comporte pas les deux phases distinctes traditionnelles. Les anciens croquis préparatoires sont oubliés, tout comme le travail en atelier. Ils peignent directement leur tableau à partir de l'observation du sujet. Leurs peintures sont le travail de quelques heures, cette rapidité étant implicitement nécessaire au risque pour le peintre de trahir par l'oubli le souvenir d'un moment fugace.

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1 Le retable se définit généralement comme une peinture religieuse que l'on installe sur les autels.

2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Paysage consulté le 20/06/2018

3 http://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/art-du-paysage/l-art-du-paysage.html consulté le 21/06/2018

4 Exposition temporaire du musée d'Art et d'Histoire Romain Rolland: Théodore Caruelle d'Aligny, œuvres de France, de Grèce et d'Italie (terminé)

5 https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_de_Barbizon consulté le 20/06/2018

Auteur : R D Mello

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