Orientalisme : entre rêve et réalisme

Publié le 30 mai 2018 par royalys dans Histoire de l'art : Chronologiquement - histoire, Orientalisme, Peinture traditionnelle - 7

L’orientalisme a pour caractéristique d’être le fruit d’une fascination pour l’orient. Ce sont la curiosité, l’exotisme des pays d’Afrique du Nord et du Levant qui nourrissent l’inspiration des artistes et des écrivains : l’orientalisme n’est pas un style proprement dit, il s’agit davantage d’un thème. C’est d’ailleurs exclusivement par son thème que l’on reconnaît une œuvre orientaliste. Ainsi, chacun des artistes qui se sont intéressés à l’Orient l’ont représenté selon leur propre style et leur sensibilité ; c’est pour cette raison que les peintures de Delacroix, par exemple, ne ressemblent pas du tout à celles qu’ont pu exécuter Chassériaux ou Ingres.

C’est un mouvement artistique et littéraire européen qui connaît son âge d’or au XIXe siècle et s’évapore progressivement à partir du premier tiers du XXe siècle, pour disparaître avec le démantèlement des empires coloniaux et l’indépendance de l’Algérie. Il faut toutefois remarquer que l’Orientalisme comme tout mouvement artistique ou phénomène historique ne vient pas de nulle part ; comme toute naissance, il exige une période de gestation et une conception dont les origines sont parfois très floues, mais que l’on symbolise artificiellement à l'aide d'une date ou d'un événement clé.

Histoire

Avant l’Orientalisme du XIXe siècle, l’Europe s’est déjà intéressée à l’Orient. L’expansion du monde islamique, le souvenir des Croisades, la chute de Constantinople et la recherche de nouvelles alliances sont autant de sujets qui ont suscité la curiosité des princes et des artistes. Si d’un point de vue littéraire on peut s’intéresser à l’exemple italien du poème épique, la Jérusalem délivrée1, écrit en 1581 (où l’absence de mépris peut surprendre dans un XVIe siècle qui connaît pourtant l’expansion ottomane), d’un point de vue artistique, on peut (avant même l’orientalisme du XIXe) étudier la question des turqueries2 en France qui reprend des motifs orientaux.

Par ailleurs, dans le cas de la France, on peut certainement identifier l’origine de l’orientalisme avec l’alliance du Roi de France, François I et du Sultan Ottoman, Soliman. Cependant, si l’Ancien Régime des Rois de France a pu dialoguer et s’allier avec la sublime porte pour près de deux siècles3, c’est paradoxalement la période révolutionnaire et le démantèlement progressif de cet Empire ottoman au XIXe siècle qui fait naître l’Orientalisme comme genre artistique à part entière. La guerre d’indépendance grecque4 et le colonialisme (ayant épuisé le potentiel du Nouveau Monde) force l’Europe à se tourner désormais vers l’Asie mineure et l’Afrique du Nord.

Delacroix, scène de massacre de Scio, musée du Louvre, 1824
Delacroix, scène de massacre de Scio, musée du Louvre, 1824
Ary Scheffer, Les femmes souliotes, musée du Louvre, 1827
Ary Scheffer, Les femmes souliotes, musée du Louvre, 1827

Le Moyen-Orient devient une zone de contrôle stratégique, l’Angleterre possède une influence coloniale importante dans le sous-continent indien et le contrôle des routes de la soie devient primordiale. C’est d’ailleurs pour cette raison que Napoléon se lance dans la campagne d’Égypte, pour prendre le contrôle de la région et faire obstacle à l’influence britannique. Dans cette campagne, un grand nombre de savants se joignent à la campagne pour étudier la civilisation égyptienne et islamique.

Jean-Léon Gérôme, Bonaparte devant le sphinx, Hearst Castle en Californie 1867-68 Jean-Léon Gérôme, Bonaparte devant le sphinx, Hearst Castle en Californie 1867-68

De même, en parallèle à la France, l’Angleterre étudie méticuleusement les civilisations indiennes qui ont connu elles-aussi l’influence de l’Islam. De ces différentes études, vont naître une curiosité de plus en plus importante et permettre à l’art occidental de s’interroger sur son identité, tout en questionnant celle de l’autre.

«L’Orient est devenu pour les intelligences autant que pour les imaginations, une sorte de préoccupation générale...»

Victor Hugo, préface, les Orientales.

De même que Victor Hugo, toute la société artistique et littéraire se tourne ainsi vers les terres d’Islam, pour les couleurs de sa terre5 et les mystères de ses sociétés exotiques ; l’esthétique se décline alors entre le rêve idéaliste d’une terre lointaine, et/ou la recherche du réalisme le plus juste. Pour cela de nombreux artistes et écrivains partent en Orient pour étudier et saisir le caractère de ces régions. Ces voyages sont d’ailleurs facilités par le développement des nouveaux moyens de transport, des boîtes d’aquarelles, calepins et de l’appareil photo, qui permettent aux artistes de remporter avec eux les images de leurs œuvres futures6. C’est ainsi que dans l’esprit et l’œuvre des artistes, les civilisations et les époques se confondent et que de nombreux clichés vont se créer pour perdurer jusqu’à nos jours.

Le développement dans la peinture :

Il existe plusieurs types de développements de l’orientalisme dans l’art, en effet, celui-ci est plus un thème qu’un style. En conséquence, il existe en réalité autant de types de peinture orientaliste que de sujet. Néanmoins, plusieurs thèmes reviennent régulièrement dans le traitement des artistes, dans le sujet comme dans le genre. En voici quelques exemples :

Le thème du harem

Au XIXe siècle7, comme autrefois, la nudité est jugée choquante si elle n’est pas justifiée par le sujet ou le thème de l’œuvre. La polygamie islamique, le sérail et le hammam vont être l’occasion idéal pour les artistes de représenter le nu féminin dans une atmosphère particulière. Ces pratiques vont susciter à la fois répulsion et fascination de la part des européens, qui rejettent moralement les pratiques du harem, tout en admirant secrètement cette source de fantasme érotique. Ce fantasme inavouable est alors possible à illustrer, les artistes en profitent donc et interprètent l’orient en l’idéalisant parfois8. Le Harem est traité ainsi sous le voile de l’imaginaire et c’est pour cette raison que les artistes ont souvent représenté des jeunes femmes tendrement allongées sur des coussins, dissimulées vaguement par les vapeurs d’un bain mais toujours offertes à la vue d’un despote, ou alors sortant seulement du bain.

Jean-Louis Gérôme, l’allumeuse de Narghilé, collection particulière, 1898
Jean-Louis Gérôme, l’allumeuse de Narghilé, collection particulière, 1898
Jean-Louis Gérôme, Après le bain, collection particulière
Jean-Louis Gérôme, Après le bain, collection particulière

 

Ingres, la grande odalisque, musée du Louvre, 1814
Ingres, la grande odalisque, musée du Louvre, 1814

 

Gaston Casimir Saint Pierre, Odalisque couchée, 1895
Gaston Casimir Saint Pierre, Odalisque couchée, 1895

La scène de genre

Cependant il serait réducteur de penser que l’érotisme féminin est le seul aspect traité par les artistes orientalistes. Si la plupart des peintres ont pu dépeindre un orient imaginaire, certains artistes ont pu faire le voyage au Maghreb pour prendre connaissance des couleurs de la région, mais également pour trouver des scènes plus pittoresques, plus proche des réalités humaines. Étienne Dinet par exemple abandonne le registre de ses premiers thèmes pour se consacrer aux conditions humaines des Bédouins9. Ses peintures traduisent l’âme des bédouins du désert et les couleurs locales vibrent sous la lumière si particulière du levant et du Sahara, mais Dinet n’est pas le seul à s’aventurer sur ce genre de sujet.

Etienne Dinet, la balançoire, musée de Reims
Etienne Dinet, la balançoire, musée de Reims
Etienne Dinet, Raoucha, collection particulière, 1901
Etienne Dinet, Raoucha, collection particulière, 1901
 
[Etienne Dinet, la dispute, Mulhouse, 1904
Etienne Dinet, la dispute, Mulhouse, 1904

La peinture d’Histoire

Autrefois, l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture10 considérait comme une peinture d’Histoire, toutes peintures représentant plus de deux personnages dans une même scène. Dans une certaine mesure, cette définition très large de ce qui était pourtant considéré au XVIIIe siècle comme le genre le plus noble11, est encore valable au XIXe siècle. Une peinture d’Histoire traite généralement d’un événement historique, d’une scène tirée de la littérature et parfois même de l’histoire sainte. L'un des meilleurs exemples de ce qu’a pu être une peinture d’histoire orientaliste nous est donné par l’œuvre de Delacroix.

Edwin Long, le marché babylonien, Royal Holloway college, 1875
Edwin Long, le marché babylonien, Royal Holloway college, 1875

 

Delacroix, la mort de Sardanapale, musée du Louvre, 1827
Delacroix, la mort de Sardanapale, musée du Louvre, 1827

 

Edwin Long, la découverte de Moise, Bristol city, 1886
Edwin Long, la découverte de Moise, Bristol city, 1886

Cependant l’histoire sainte et profane n'est pas la seule source d’inspiration des peintres désirant s’attarder sur le genre historique. Les peintres ont pu avoir l’occasion de s’intéresser aux œuvres littéraires de leurs contemporains ou celles de leurs prédécesseurs. Ainsi Delacroix prends la peine de représenter ici le combat du giaour et du pacha, un sujet tiré d’un poème de Lord Byron12.

Delacroix, le combat du Giaour et du Pacha, musée du petit palais, 1835
Delacroix, le combat du Giaour et du Pacha, musée du petit palais, 1835

Le thème du désert

Thème inévitable et propre aux pays du Maghreb et du Moyen-Orient, le désert est un territoire immense qui a su captiver la curiosité des artistes, notamment le Sahara qui a été largement représenté par les orientalistes français. Le désert a pu être alors peint pour lui-même mais il a servi bien plus souvent de décor à des scènes historiques ou comme cadre pour illustrer la vie des bédouins.

Gustave Guillaumet, le Sahara, musée d'Orsay, 1867
Gustave Guillaumet, le Sahara, musée d'Orsay, 1867
Ludwig Hans Fischer, bédouins dans une tempête de sable, 1891
Ludwig Hans Fischer, bédouins dans une tempête de sable, 1891

 

Prosper Marilhat, ruines de la mosquée du Khalife Hakem au Caire, 1840
Prosper Marilhat, ruines de la mosquée du Khalife Hakem au Caire, 1840

Le portrait

Pour finir, nous pouvons nous intéresser au genre du portrait, qui a pu être développé lui aussi dans le thème de l’orient. Ces œuvres sont généralement moins connues que les grandes peintures d’histoire, mais restent néanmoins remarquable dans le soin pris par l’artiste comme dans la beauté du modèle et de ses riches drapés.

Jean-François Portaels, le collier, (1818-1895)
Jean-François Portaels, le collier, (1818-1895)
Jean-François Portaels, mauresque de Tanger, (1818-1895)
Jean-François Portaels, mauresque de Tanger, (1818-1895)
Jean-François Portaels, contemplation, (1818-1895)
Jean-François Portaels, contemplation, (1818-1895)

Pour conclure : un sous-genre pour plusieurs styles...

Nous avons pu voir un aperçu des différents genres13 dans lequel les œuvres orientalistes ont pu être développées : le portrait, le paysage, l’histoire, etc... L’orientalisme n’est donc pas un genre à part, car comme nous avons pu le voir dans les nombreux exemples de la partie précédente, ce mouvement a pu appartenir à plusieurs genres de peinture différents ; il s’agit en conséquence d’un sous-genre. Toutefois, l’aspect péjoratif du terme de sous-genre dans la langue française ne doit pas susciter le mépris, l’orientalisme nous a livré des œuvres d’arts magnifiques comme des peintures aux charmes plus modestes. Il faut donc considérer l’orientalisme pour ce qu’il est, une source d’inspiration.

Au XIXe siècle, les artistes de style néo-clacissique, romantique ou réaliste se sont tous intéressés à la question de l’orient. L’origine stylistique diverse de ces peintres nous montre bien que l’orientalisme revêt un caractère général et que tous ont pu revendiquer. Cependant, cette généralité de l’orientalisme ne doit pas nous induire en erreur. Ce mouvement n’est pas universel, il s’agit d’un thème, d’un sujet propre au monde occidental et européen14. Ainsi, aussi surprenant que cela puisse paraître, un artiste d’origine orientale, peignant les même sujets, ne pourra pas forcément être rangé comme peintre orientaliste. En effet, ce peintre hypothétique d’origine orientale représente les paysages de sa terre, des scène pittoresques de ses villes et ses quartiers. Tandis que dans ce mouvement, il s’agit exclusivement d’artistes européens qui portent leurs regards sur l’orient pour le peindre. L’orientalisme est finalement une construction de la vision occidentale sur les pays du monde musulman. Pour bien comprendre la chose nous pouvons prendre les choses dans l’autre sens, un artiste européen représentant un paysage en France sera dit paysagiste, non pas occidentaliste...

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1 Ce poème épique écrit par le Tasse retrace le périple de la première Croisade, contrairement à ce que l’on peut imaginer, les turcs musulmans ne sont pas grossièrement dépeint comme des barbares mais comme des adversaires redoutable mais dignes. Ainsi chrétiens et musulmans dans ce poème, bien que rivaux et ennemi, se respectent et reconnaissent les prouesses et l’esprit de chevalerie qui ont pu les animer les uns les autres. En cela on peut y trouver un germe de cette fascination du XIXe siècle. Ce livre est disponible sur Gallica en version PDF pour ceux qui souhaite jeter un œil sur cette magnifique œuvre littéraire digne d’Homère.
2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Turquerie consulté le 08/05/2018
3 https://fr.wikipedia.org/wiki/Alliance_franco-ottomane consulté le 01/05/2018
4 Cette guerre d’indépendance dure de 1821 à 1829 et c’est avec la renaissance de la Grèce, (soutenu de facto par toute l’Europe pour différente raison) que de nombreux pays européens puisent leur amour de l’orient. Notamment l’Angleterre avec l’écrivain aventurier Lord Byron qui va longuement voyager en Grèce à cette période.
5 Delacroix ramène de ses voyages au Maghreb un emploi nouveau de la couleur pour retranscrire la luminosité si particulière à l’Afrique du nord. http://www.histoiredelart.net/courants/l-orientalisme-17.html consulté le 01/05/2018
6 https://www.herodote.net/Orientalisme-synthese-1987.php consulté le 01/05/2018
7 Le XIXe siècle juge peut-être la nudité plus choquante encore qu’autrefois en raison du développement d’un esprit très puritain dans les milieux bourgeois. Cet esprit va se répandre en partie dans le reste de la société qui va chercher à les imiter, pour les égaler (la bourgeoisie étant devenu à cet époque l’idéal social à atteindre).
8 http://www.histoiredelart.net/courants/l-orientalisme-17.html consulté le 01/05/2018
9 https://fr.wikipedia.org/wiki/Orientalisme consulté le 01/05/2018
10 L'Académie Royale de Peinture et de Sculpture était l'institution officiel sous l'Ancien Régime qui avait pour responsabilité de mettre en place une forme de réglementation pour déterminer la valeur d'une œuvre d'art et promouvoir le développement des Arts en France. Cette institution fut dissoute à la Révolution française, mais bien loin d'être un symbole de tyrannie dans le monde des arts, l'Académie fut souvent regretté par bon nombre d'artistes et penseurs au XIXe malgré certains défauts. Toutefois, les fruits de ses études ne sont pas totalement perdu, depuis sa création au XVIIe siècle, l'académie a réunit les meilleurs artistes de son temps et a pu mettre en place des conférences encore disponible aujourd'hui dans les archives.
11 La noblesse de la peinture d’Histoire est du à l’époque à la pluralité des connaissances requises par le peintre et l’excellence technique. Nous aurons l’occasion d’en parler davantage dans un autre cours, mais en quelques mots, le peintre d’histoire est considéré comme supérieur aux autres peintres (portraitistes ou peintre de nature morte) car dans une seule œuvre, tout les autres genres de peintures sont abordés. Le peintre d’histoire peut peindre des objets, des aliments, des portraits de personnage et le réalisme de la scène exige de lui une grande érudition.
12 Ce poème est directement inspiré d’une histoire que cet aventurier anglais a pu entendre lors de son périple dans la Grèce fraichement libéré du joug turc. Vous pouvez retrouver facilement ce poème sur Gallica.
13 Les différents genres en peintures sont dans l'ordre : l'Histoire, le Portrait, la Scène de genre, le Paysage et la Nature morte.
14 Dans son livre l’Orientalisme, Edward W. Said développe cet aspect que nous ne pouvons malheureusement pas aborder sans crainte d’être trop long.

Auteur : Rodolphe de Mello

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